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Expériences journalistiques à l'AFP écrites par Simon Michau (1922-2021)
Téhéran (Mai 1959 -
Août 1961)
1)
Premiers contacts avec Téhéran Laissant la famille en France le temps de préparer notre nouvelle base à Téhéran, je quittais Paris par avion pour l'Iran dans le courant de mai 1959. Au préalable, j'avais pris contact avec la direction de l'AFP qui me réserva dans l'ensemble un assez bon accueil. J'arrivais en fin d'après midi à Beyrouth. Le directeur du bureau, un grand expert du Moyen Orient et un homme charmant d'une cinquantaine d'année, m'accueillit à l'aéroport et me convia à passer la nuit chez lui. Il m'expliqua en effet que je ne pouvais continuer mon voyage avant le lendemain matin pour deux raisons : d'une part, l'Irak interdisait le survol de nuit de son territoire ; de l'autre, le Liban sortait tout juste d'une période de troubles qui avaient provoqué une intervention militaire des États-Unis. Des chars stationnaient encore dans les rues de la capitale et un couvre feu y était encore de rigueur dans certains quartiers. J'arrivais à Mehrabad, l'aéroport de Téhéran, le lendemain en fin de matinée. Il y faisait une chaleur assez forte. A ma surprise, personne ne m'y attendait et je gagnais la ville dans une fourgonnette d'Air France qui me laissa, avec ma valise, dans une grande avenue du centre de la ville. Je regardais alentour et tout me parut étrange et inhospitalier. De l'eau plutôt sale stagnait par endroits dans les caniveaux de distribution d'eau ("joubs") de l'avenue dont les arbres offraient des feuilles recouvertes d'une épaisse poussière. Les gens sur les trottoirs, en particulier les femmes avec leurs longs voiles noirs ("tchadors"), me paraissaient étranges. Et puis des odeurs inhabituelles, indéfinissables et pas toujours agréables, m'assaillaient. Je me pris alors à me demander ce que je faisais là et j'eus l'espace d'un instant l'envie de repartir illico vers des pays plus civilisés ! Finalement, je gagnais non sans quelques difficultés la demeure bureau du correspondant de l'AFP. Ce dernier s'excusa de n'avoir pu m'accueillir à l'aéroport et me fit, seul, les honneurs de ma prochaine résidence, sa femme et ses enfants ayant déjà regagné la France. Située au centre de la ville dans une petite ruelle non pavé, la maison bureau était une construction basse en pise, entourée d'un jardinet inculte, sombre et dominé par un grand mûrier. Elle m'apparut comme assez petite et un peu délabrée. Elle comprenait, au rez-de-chaussée, quelques pièces d'habitation ainsi qu'un petit bureau et, au "zirzamine", c'est à dire au sous-sol, de vagues communs où je distinguais entre autres une cuisine assez rudimentaire qui m'apparut crasseuse et malodorante, ainsi qu'une grande cuve d'eau non couverte qui s'avéra être la réserve d'eau de la maison. La première surprise passée, une surprise désagréable pour moi qui venait des États-Unis où propreté rimait avec confort, je décidais en mon fort intérieur de chercher sans tarder une demeure plus salubre et plus vivable pour moi-même et les miens. Le chef de poste que j'allais remplacer était un homme de mon âge qui, pour y avoir passé une partie de son adolescence, connaissait bien le Moyen-Orient et s'y sentait très à l'aise. Il resta avec moi une petite semaine, le temps de me présenter aux autorités et de me mettre au courant de mes nouvelles fonctions. Je découvris ainsi que j'allais disposer d'un adjoint iranien d'une quarantaine d'années, un certain Aziz Azizi qui parlait (farsi, le français, le turc, danois ( !), une secrétaire française, une certaine Madame Navai qui avait épousé un fonctionnaire iranien, et de deux hommes à tout faire qui avaient comme noms Hossein et Chokrolah ! Lors de la passation de pouvoirs, je découvris diverses anomalies que je me sentis obligé de couvrir. Sur l'inventaire du bureau figurait par exemple un vélomoteur qui n'existait pas ! Il avait été volé mais le vol n'avait pas été déclaré ! La comptabilité faisait apparaître par ailleurs, apparemment avec l'accord tacite du rédacteur en chef de l'AFP, un salaire mensuel versé à un employé fictif ! "Ce salaire, m'expliqua-t-il, sert à rembourser les bakchichs qu'il faut constamment payer dans ce pays, bakchichs que la comptabilité du siège se refuse à prendre en considération en l'absence de justificatifs !" In petto, je jurai de rectifier dès que possible ces diverses anomalies. Bientôt, je me retrouvais seul à la tête du bureau, peu habitué encore à mes nouvelles tâches et responsabilités. Tout se passa bien, car la situation du pays était assez calme et l'actualité sans grand relief. Fort de la fidélité d'une armée qu'il privilégiait, de la vigilance de la Savack (sécurité nationale) et de l'appui des grands du pays, le Shah régnait sans partage. L'opposition libérale qui avait eu ses heures de gloire quelques années plus tôt avec Mossadegh, ainsi que le clergé, apparaissaient pratiquement muselés. Dans l'immédiat, je profitais du calme de l’actualité pour parer au plus pressé, c'est à dire me procurer une voiture pour mes déplacements, car le bureau de l'AFP ne disposait pas de voiture de fonction. Avec l'aide d'Azizi qui s'avérait très complaisant, je trouvais bientôt à acheter d'occasion une Peugeot 403 à un séminariste belge défroqué devenu garagiste à Téhéran ! L'AFP m'accorda pour cet achat un prêt sans intérêt qui fut le bienvenu, car le prix des automobiles en Iran étaient en effet plus du double de ceux pratiqués en Europe ! Puis, je me mis à la recherche d'une nouvelle maison avant que ma femme et les enfants n'arrivent. Ce fut une quête qui devait s'avérer longue et difficile.
2) Filles de joie et caravansérail Étant seul et n'ayant rien à faire le soir, j'allais souvent flâner après le dîner, à la découverte de la ville. Ce n'est qu’à pied d'ailleurs que l'on découvre réellement une cité, ses moeurs et ses gens. Lors d'une de mes promenades nocturnes, j'aperçus dans une grande avenue déserte, à une centaine de mètres devant moi, un groupe de femmes revêtues du tchador (grand voile noir) qui paraissaient se disputer. C'étaient, je l'appris par la suite, des filles de joies. Je m'approchais et parvenais à discerner quelques visages dans la demi obscurité dont celui, assez joli, d'une jeune iranienne. Au même moment, une voiture de police apparut et les tchadors disparurent comme une volée de moineaux. Alors que je regagnais ma demeure une demi-heure plus tard, une de ces femmes en noir surgit brusquement à mon côté et m'emboîta le pas tout en me parlant en farsi (iranien). Je continuais à marcher sans répondre. Alors, elle sortit un long sein de son tchador et me le mit sous le nez ! Me remémorant alors quelques phrases qu'Azizi venait de m'apprendre, je m'en débarrassais en lui répétant : "Man pul na daram" (Je n'ai pas d'argent).
3) La famille s'installe dans une maison
neuve, avec un chien Je finis par trouver à louer une maison neuve dans un quartier un peu à l'écart du centre. Toute blanche et de plein pied, celle-ci donnait sur une petite rue tranquille (Koutche Mir Chekar). Elle offrait en sous sol (zirzamine) une assez grande pièce bien éclairée que je réservais pour en faire le nouveau bureau de l'AFP. La partie habitation pour sa part comprenait : une grande pièce d'entrée avec bar ; un vaste living salle à manger en L de 7 mètres de long, fermé sur sa plus grande largeur par une baie et porte vitrée donnant sur un petit jardin orné d'un saule pleureur et agrémenté d'une petite pièce d'eau ; deux belles chambres ; une salle de bain moderne ; un petit bureau et une cuisine confortable. Le seul inconvénient de cette maison dont le toit était une terrasse, était qu'elle était fort chaude en été. Pour se défendre contre la chaleur étouffante, nous n'avions que des ventilateurs, les appareils de climatisation étant encore rares et extrêmement chers. Les hivers étaient d'ordinaire peu rudes et nous chauffions la maison à l'aide de grands poêles à pétrole, un pétrole bon marché vu que l'Iran est un des grands producteurs d'or noir. Une double porte en métal plein sur le côté de la maison permettait de rentrer la voiture à l'entrée du jardin. Elle permettait également d'avoir accès, sans passer par la partie habitation, au sous-sol de la maison où se trouvait le bureau de l'AFP. Le loyer de la maison était raisonnable et comme elle abritait le bureau de l'AFP, la direction de l'agence avait accepté d'en prendre une partie à sa charge. Ma femme et nos enfants arrivèrent quelques jours avant notre déménagement et durent, en conséquence, passer quelques jours, plutôt pénibles, dans la demeure de mon prédécesseur. Deux énormes containeurs bourrés de nos possessions furent bientôt déposés devant notre nouvelle demeure et nous emménageâmes avec un compagnon inattendu : un tout jeune berger allemand ! Celui-ci nous avait été offert, plus pour notre sécurité que pour notre plaisir, par une famille américaine dont le berger allemand venait de mettre bas. Le chiot, une petite boule soyeuse de sexe féminin, fit la joie des enfants. Ma femme lui donna le nom de Kaya, en souvenir de la belle et fière yougoslave qui avait été la propriétaire de notre résidence dans la banlieue de Londres. Kaya devint le troisième enfant de la maison en même temps qu'un gardien d'autant plus efficace que les iraniens n'aiment pas les chiens et leurs préfèrent de loin les chats, persans où non !
4) La vie familiale s'organise Ma femme ne pouvait s'occuper, seule, de la maison et nous décidâmes de prendre une femme de ménage iranienne à temps plein pour la seconder. Nous nous aperçûmes bientôt qu'il fallait la changer assez fréquemment, soit parce qu'elle ne donnait pas satisfaction, soit encore parce qu’un beau jour elle disparaissait sans prévenir ! C'est Azizi qui nous procurait des femmes de ménage. C’était en général des femmes du peuple sans grande expérience et habituées à un genre de vie bien différent du nôtre. Il fallait les former ce qui n'était guère aisé. Les difficultés de communication en farsi ne facilitaient d'ailleurs pas la tâche de ma femme, aussi bien à la maison que dans les épiceries, marchés etc. où elle allait faire ses courses avec la voiture quand je n'en avais pas besoin. Peu après son arrivée, ma femme se mit à la recherche d'une école pour nos enfants. Je ne pus l'aider beaucoup, car mon travail ainsi que le transfert du bureau dans notre nouvelle maison ne me laissaient guère de temps libre. Finalement, ma femme trouva un petit cour privé de langue française dirigé par une suissesse. Il nous parut relativement satisfaisant et nous y inscrivîmes nos enfants. Ils y passaient la plus grande partie de la journée, car ils déjeunaient sur place. Tous deux se firent d'ailleurs assez vite à leur nouvelle vie à Téhéran. Ma femme découvrit un jour que Téhéran possédait une petite paroisse catholique animée par un français, le Père Toutlemonde. Il avait formé une troupe de louveteaux. Mon fils aîné y fut aussitôt inscrit et se montra fort heureux de cette nouvelle activité. Sauf obligation officielle à l'extérieure, je prenais mes repas à la maison. Des repas où nous nous régalions de quatre excellents produits iraniens : les pains plats encore tout chauds et croustillants, cuits sur des pierres que j'allais chercher chez le boulanger du coin ; le yaourt local, crémeux à souhait et désaltérant, au goût à la fois campagnard et très fin, que nous trouvions dans une petite épicerie voisine ; le riz à long grain de plaine côtière de la Caspienne, un des meilleurs au monde, que nous faisions cuire "à l'indienne" selon la coutume locale ; et enfin, de temps à autre, l'excellent caviar, également de la Caspienne, acheté en douce ! Parfois en effet, je rencontrais le matin dans les jardins d'une ambassade un vendeur de caviar à la sauvette et lui en achetais une petite boîte. Je me procurais alors une bouteille de vodka iranienne (bonne bien que moins forte que la vodka russe) ainsi que des citrons verts, puis passais un coup de fil à ma femme pour lui demander de préparer des toasts pour un déjeuner de caviar à la maison ! Quel régal ! (Le caviar, où oeufs d'esturgeons péchés dans la Caspienne, était alors un monopole de la couronne. A l'époque, la production iranienne de caviar était d'environ cinq tonnes par an). La famille se déplaçait rarement en dehors de Téhéran. Les routes du pays, peu nombreuses, y étaient souvent assez mauvaises, les grandes villes étaient fort éloignées les unes des autres cependant que le confort des hôtels et caravansérails laissaient plus qu’à désirer. Nous eûmes toutefois l'occasion de passer tous ensemble un week-end chez des amis français dans un village "français" situé dans des collines proches de la Caspienne. Celui-ci avait été construit par un consortium de sociétés françaises qui édifiaient sur le Sefid Roud, une rivière voisine, le second plus grand barrage hydro-électrique de l'Iran. En accord avec le gouvernement iranien, le village était administré par un maire français car il abritait uniquement des techniciens français et européens ainsi que les membres de leurs familles. Ses habitants se rendaient régulièrement en permissions de détente à Téhéran, des permissions hautement nécessaires pour oublier un peu le terrible et constant sifflement du vent dans le défilé de collines où le village se trouvait, un sifflement que certains finissaient par ne plus pouvoir supporter !
5) L'Iran : un monde à part Habitué au monde occidental "industrialisé" et à son climat tempéré, venant de surcroît des États-unis où une certaine logique laisse peu de place aux nuances, l'Iran m'apparut comme un monde bien à part à maints égards. L'Iran est géographiquement un pays fort varié, offrant des plaines parfois très fertiles, telle la bande côtière de la Caspienne (riche en rizières), de grands déserts et des montagnes souvent arides et parfois fort hautes (la chaîne de l'Elbrouz, au nord-est de Téhéran culmine à près de 5.670 mètres). Le climat subtropical y est variable : chaud et humide au nord, étouffant et souvent très sec au sud. C'est aussi un pays dont la population n'est pas arabe mais aryenne et musulmane, un pays très fier aussi d'un passé et d'une culture extrêmement riches (cf : Ispahan, Chiraz, Persépolis, Cyrus le Grand, les poètes Hafez et Saadi, les miniatures persanes etc). A époque de mon séjour, l'Iran était encore un pays sous développé, un pays qui sortait tout juste de la tutelle britannique et dont la principale richesse était constituée par ses importants gisements de pétrole. Avant de tomber sous l'influence de la couronne britannique, la Perse comme on appelait l'Iran autrefois, avait connu des siècles d'occupations étrangères, arabe (sémites) et turque principalement. Elle sut toutefois conserver non sans peine une bonne partie de son identité : le "farsi, la langue du pays, d'origine indo-européenne, s'écrit certes en caractères arabes mais ne comporte en fait que quelque 40 pour cent de mots arabes. D'autre part, si les iraniens, autrefois zoroastriens, sont aujourd'hui en majorité musulmans, ils se différencient de la majeure partie du monde arabe par le fait qu'ils sont chiites et non sunnites. Avec le temps, il m'apparut qu'une structure mentale particulière fait partie de l’identité iranienne. Une structure qu'un européen à sans doute du mal à découvrir et à comprendre. Ce n'est d'ailleurs qu’à la faveur d'une enquête journalistique, plus d'un an après mon arrivée à Téhéran que j'en eus conscience pour la première fois. L'Iran allait alors connaître des élections législatives, des élections au demeurant peu libres, étant donné que le Shah Reza Palhavi régnait en maître et qu'aucun parti politique ne pouvait exister sans son autorisation ! Je décidais quand même de faire une enquête en profondeur sur les partis existant et l'enjeu de ces élections. Après de nombreuses interviews, je tentais d'organiser les informations que j'avais recueillies mais, en dépit d'efforts répétés, je n'y parvins pas, à mon grand étonnement. Il y avait trop de contradictions, parfois même dans les propos tenus par une même personne interrogée à plusieurs jours d'intervalle. Pensant que j'avais fait des erreurs, je me livrais à un complément d’enquête. Ce fut peine perdue, pire même car la masse de contradictions s'en trouva augmentée ! Je m'acharnais sur mon problème plusieurs jours durant jusqu'au moment où subitement, je ne sais comment ni pourquoi, la lumière jaillit ! Brusquement, tous les morceaux de mon puzzle tombèrent à leur place et je pus enfin contempler une image cohérente ! J'eus la confuse impression d'avoir passé comme un "mur du son" sur le plan mental. A n'en pas douter, pensais-je, j'avais accédé à une autre forme de "penser", une autre "structure mentale" que celle représentée par la logique occidentale à laquelle j'étais habitué. Comme quelqu'un qui passerait du chaud auquel il est accoutumé, au froid qu'il découvrirait pour la première fois ! Bref, ce jour Là, je "sentis" que j'avais accédé à une autre logique. Si dans la logique cartésienne, deux et deux font constamment quatre aussi bien à Paris Tokyo où Buenos-Aires, dans la logique iranienne, deux et deux font quatre à huit heures du matin aujourd'hui, mais douze à six heures ce soir, moins trois à minuit etc. L'important, me disais-je, était d'être conscient de cette autre logique, soit par la connaissance de ses mécanismes, soit, ce qui me paraissait être mon cas, par simple intuition. Fort de ma découverte, je m'aperçus bientôt que j’étais désormais en mesure de mieux "sentir" ce qui se passait autour de moi, ce qui facilita ma tâche de journaliste, mais la compliqua aussi. Car, il était pas toujours facile d'expliquer en termes de logique cartésienne ce que j'avais pu découvrir par le biais de ce qui était apparu comme une autre logique ! (A ma connaissance, deux bons témoignages sur la manière d'être iranien sont constitués par les écrits de deux diplomates européens en poste à Téhéran au 19eme siècle. L'un d'eux, un jeune attaché britannique, commit un petit livre facile et amusant à lire. Intitule, "Adji Baba of Ispahan". Cet ouvrage décrit la vie et la mentalité iranienne à travers les aventures d'un mollah pauvre mais astucieux. L'autre est français et plus connu pour ses vues sur l'inégalité des races que pour ses intéressantes études en profondeur sur la pensée iranienne.) A l'époque, Téhéran était déjà une agglomération fort étendue, d'environ deux millions d'habitants. Un vaste bazar, fort actif, en délimitait les deux pôles principaux. Au nord de celui-ci se trouvait le quartier central, relativement moderne et bourgeois avec de petits immeubles blancs et quelques larges avenues (Shah Reza, Tachte Djamchid etc) et au delà, sur les tout premiers contreforts du massif de l'Elbrouz, les beaux quartiers de Shimran avec ses riches demeures et le palais d'été du Shah. La population pauvre quant à elle s'entassait au sud du bazar dans l'ancien quartier des briqueteries, aux allures d'immense bidonville fait de maisons basses faites de torchis. Dans cette partie de la ville, la distribution de l'eau y était encore largement assurée d'une manière intermittente par des caniveaux à ciel ouvert appelés "djoubs" où il n’était pas rare de voir des gens y faire leur vaisselle. Autre signe évident de sous développement, la distribution d'électricité, même dans le centre de la ville, laissait fort à désirer ; les coupures de courants étaient fréquentes de même que les chutes de tensions. Pour un européen, la rue offrait spectacle et parfois danger. Il y avait notamment les fêtes religieuses (ramadan etc) ponctuées de prières, de prêches publics "sonorisés" et de procession de flagellants souvent fanatiques. Le petit peuple iranien était en effet très religieux. Il y avait aussi les pendaisons publiques. Celles-ci avaient lieu sur une grande place du centre de la capitale et attiraient toujours une grande foule. J'assistais à une pendaison. Ce que je ressentis comme le plus horrible fut, lorsque le pendu eut cessé de gesticuler, de voir les gens remercier le bourreau pour le spectacle en lançant à ses pieds force menues pièces de monnaies. Rentré à la maison, je bus un whisky pour m'en remettre ! Ma femme n'aimait pas trop marcher seule dans la rue où ses cheveux blonds la faisait vite remarquer et lui attirait des regards, voire des gestes désagréables. Un jour qu'elle déambulait dans une rue étroite et fort commerçante, elle eut le sentiment d’être suivie de près par un iranien. Elle s'attendait à un attouchement lorsque soudain son suiveur, hâtant le pas, la dépassa pour aller pincer la fesse d'un autre iranien ! Le gouvernement s'efforçait de traiter correctement les étrangers en poste en Iran, en particulier ceux qui participaient au développement du pays. Mais pour bien des iraniens, et en particulier les plus pauvres, l'étranger était considéré un peu comme une vache à lait en puissance, vu sa richesse apparente. Quelque temps après mon arrivée à Téhéran, j'en fis l'expérience. Je roulais en voiture sur une avenue du centre lorsqu'un cycliste, débouchant sur ma droite d'une rue de côté, me coupa soudain le chemin. Je ne pus l'éviter malgré ma faible vitesse et le heurtais de plein fouet. Par bonheur, le choc le projeta en l'air et il retomba, indemne, sur le capot de la voiture. Un attroupement menaçant se forma aussitôt qui, de toute évidence, prenait parti pour le cycliste et contre l'étranger que j'étais. Au bout d'une longue attente, deux policiers arrivèrent. Je leur dit d'emblée que j'étais journaliste à Téhéran et que cet accident, dont je n’étais pas responsable, allait me permettre d'apprécier le travail de la police iranienne. Ils mesurèrent les traces de freins sur la chaussée, recueillirent ma déposition et plusieurs témoignages de badauds qui sans doute n'avaient rien vu, puis me conduisit ainsi que le cycliste au poste de police. Après une demi-heure d'attente, je fus convoqué dans le bureau de leur chef. Il se montra très empressé, me dit que le cycliste avait tous les torts et me demanda si j'allais lui demander réparation pour le phare qu'il avait cassé et le capot qu'il avait enfoncé. Je répondis que non, pensant que le pauvre diable était déjà assez puni comme cela pour son imprudence et que je pourrais m'arranger pour que mon assurance tous risques couvre les dégâts. J'appris par la suite qu'en cas d'accident mortel, le conducteur d'une voiture en Iran était automatiquement mis en prison "par précaution", même si à première vue il n’était nullement responsable de l'accident et avait une assurance adéquate ! Un autre aspect de la vie en Iran est la pratique du bakchich, un pourboire obligatoire entré dans les moeurs et qui, en fait, n'est qu'un salaire déguisé et officieux. Un salaire d'ailleurs plus élevé pour un étranger que pour l'iranien. Ainsi, nombre de démarches administratives ne pouvaient aboutir sans le versement d'un où plusieurs bakchichs, tels que l'obtention d'un passeport, le paiement de l'abonnement du gouvernement iranien au service de nouvelles de l'AFP, le transfert du téléphone de l'ancien bureau de l'AFP à la maison que j'avais louée etc. Par ailleurs, chaque fois que j'allais à la Poste Centrale pour poster un télégramme de presse, je devais, pour pouvoir parquer ma voiture en toute sécurité, verser un bakchich à un iranien qui s’était adjugé à la force du poignet la concession d'un bout de trottoir. A défaut de payer un bakchich, il n’était pas rare de retrouver sa voiture avec un phare ou une portière en moins qu'il fallait ensuite essayer de racheter, au prix fort, à un revendeur de pièces détachées ! A maintes reprises, je touchais du doigt à quel point il est difficile pour un pays sous développé et riche de traditions d'accéder à l'ère moderne, c'est à dire d'accepter un changement de manière d'être et de faire. En voici quelques exemples relatifs à la condition des femmes et des nouveaux-nés. En Iran, sauf dans l'aristocratie occidentalisée, les femmes étaient alors considérées comme des êtres inférieurs : elles devaient porter le tchador et étaient souvent reléguées au sous-sol, surtout lorsqu'un homme n'appartenant pas à la famille rendait visite au maître de maison. Les nouveaux-nés étaient guère mieux traités. Une de nos femmes de ménage arriva en retard un matin avec un paquet de haillons sous le bras qu'elle alla déposer dans un réduit du sous sol. Nous découvrîmes que le paquet contenait un bébé auquel elle avait donné naissance quelques heures plus tôt ! L'instinct maternel aidant, ma femme se fit montrer le bébé, et, choquée par la saleté des haillons qui l'enveloppaient, elle alla acheter une layette et obtint, non sans grandes difficultés, la permission de donner un bain au nouveau-né avant de l'habiller avec ses nouveaux vêtements. Notre femme de ménage parue assez heureuse du résultat. Le lendemain toutefois, elle arriva avec des bleus sur le visage et avec l'enfant emmailloté dans des haillons indescriptibles. Son mari l'avait battue pour ne pas avoir suivi la tradition iranienne qui est de laisser le nouveau-né dans les mêmes langes pendant plusieurs jours après la naissance. A quelque temps de là, j'eus l'occasion de visiter une école de jeunes filles dépendante d'une association américaine, 'The Friends of the Middle East". Là, les futures épouses et mères apprenaient les règles occidentale d'une bonne hygiène et d'une bonne alimentation en rapport avec les possibilités matérielles du pays. Interrogées, les professeurs m'affirmèrent que ces jeunes iraniennes étaient d'excellentes élèves. Ils ajoutèrent toutefois que, rentrées chez elles, elles ne pouvaient mettre en pratique ce qu'elles avaient appris, leur entourage s'y opposant formellement au nom de la tradition.
6) La vie sociale Lorsque l'on devient directeur d'un bureau à étranger d'une grande agence de presse comme l'AFP, on est tout de suite "quelqu'un" sur place, tant au regard des autorités locales que des ambassades. Quelqu'un que l'on peut chercher à influencer où encore qui peut-être utile parce que bien informé et informant. Aussi est-il fréquemment invité, ainsi que son épouse, à des manifestations officielles, cocktails, dîners etc. où il peut soigner ses contacts professionnels et accroître ses relations. Nous avions ainsi, ma femme et moi, d'assez fréquentes sorties officielles à Téhéran. Parallèlement, nous nouèrent des liens d'amitié, dont certains assez solides, avec des français, soit par le biais du monde des affaires, soit par celui d'un groupe de théâtre amateur. L'aventure est souvent au coin de la rue. C'est ainsi que lors d'un déjeuner piscine chez un diplomate américain, j'eus l'occasion de pouvoir descendre au fond d'un puits. J'avais aperçu de loin un ouvrier disparaître dans un trou au fonds du jardin. Interrogé, mon hôte m'expliqua qu'il s'agissait d'un puisatier à qui il avait demandé de creuser plus profondément son puits, le niveau de la nappe phréatique ayant passablement baissé. A ma demande, quelques minutes plus tard, je descendais à mon tour dans le puits assis sur une planchette reliée par une corde à un treuil en surface. Je veillais à ne pas heurter les fragiles parois de terre qui m'entouraient. Arrivé au fond, je bavardait un instant avec le puisatier qui creusait avec peine dans le sol dur d'où sourdait un mince filet d'eau. Levant la tête, j’aperçu un petit rond de ciel bleu qui me parut fort distant. Je me fis remonter lentement avant que la claustrophobie et la peur ne me gagnent éventuellement. À l'époque, Téhéran possédait deux troupes françaises de théâtre amateur, dont la plus importante, soutenue par l'Institut culturel français, venait de perdre son metteur en scène. Un compatriote de mon âge qui était dans les affaires et qui, comme moi, avait fait du théâtre amateur, suggéra que lui et moi pourrions diriger la troupe, au moins pour un temps. Cette suggestion fut acceptée bien que ni lui ni moi-même n'avions déjà pratiqué la mise en scène. Notre tâche ne fut pas toujours des plus aisées. Il nous fallut entre autre découvrir en tâtonnant les "ficelles" du métier. Mais en fin de compte, grâce à nos efforts et à la compréhension des acteurs, notre collaboration s'avéra fructueuse. Ce fut pour moi une expérience fort intéressante. Je n'eus qu'un regret, celui de n'avoir pu, en raison de mes responsabilités de correspondant, y consacrer autant de temps que je l'aurais souhaité. La troupe accepta de jouer "le don d'Adèle", pièce dans laquelle ma femme renouvela son triomphe de Washington. Nous donnâmes également une autre pièce de boulevard intitulée "13 à table". Celle-ci eut le don de plaire à des proches du Shah. Quelques jours plus tard, le ministre de la Cour faisait savoir à l'ambassadeur de France que le Shah souhaitait que la troupe joue la pièce au palais. Un tel souhait devait être considéré comme un ordre et l'ambassadeur le fit savoir à son attaché militaire qui, lui, n'était pas chaud du tout à l'idée que son épouse aille jouer à la cour où, disait-on, les moeurs laissaient parfois beaucoup à désirer ! Ce fut la seule fois de mon séjour à Téhéran que je fus reçu au palais. La seule fois aussi que je jouais dans une pièce. Au dernier moment en effet, l'acteur chargé d'apparaître à la fin la pièce pour dire avant que le rideau ne tombe définitivement : "J'avais promis de venir. Et bien, me voilà", était malade ce soir là ! Je le remplaçais au pied levé, non sans un certain plaisir ! La soirée au palais fut un succès. Certes nous fûmes fouillés lors de notre arrivée au Palais et un revolver en plastique nécessaire pour la comédie que nous allions jouer, retint un moment toute l'attention des gardes du corps de sa majesté. Avant la représentation, le Shah et la Shabanou présidèrent où l'on pu parler un peu, mais surtout pas de politique, et où je pus goûter pour la première et sans doute la dernière fois de ma vie, le caviar blanc réservé à sa Majesté. La troupe joua ensuite avec brio en dépit d'une ambiance un peu particulière ; selon l'étiquette de la cour en effet, personne dans l'assistance ne riait où n'applaudissait avant que le Shah n'en ait donné le signal. A côté du théâtre, il y avait aussi le bridge. Ma femme appartenait à un petit groupe de dames qu'entraînait un joueur professionnel français de bridge, autant homme du monde que désargenté. Pour ma part, je fis parti un temps d'un petit groupe de bridgeurs acharnés qui se réunissait dans un restaurant français, puis laissais tomber lorsque j'eus le sentiment d’être parvenu au maximum de mes possibilités. Afin de conserver une vie familiale et privée aussi étroite que possible, nous n'organisions pas de dîners officiels à la maison. Si j'avais à recevoir dans le cadre de mes activités professionnelles, cela se passait au restaurant. Il y eut toutefois une exception qui ne fut d'ailleurs pas un succès : nous invitâmes un jour à dîner un prince iranien, frère du Shah, pour lui faire rencontrer un journaliste connu du journal Le Monde. Or, à ma grande honte, ce dernier se décommanda à la dernière minute ! Par contre nous ne nous privions pas de recevoir amis et relations personnelles. Nous organisâmes ainsi une année à la maison un grand et joyeux réveillon de Nouvel An. Selon la coutume locale, notre réveillon eu, aux petites heures du matin, la visite bruyante de plusieurs groupes d'amis venant souhaiter la Bonne Année ! A l'approche de Pâques, nous organisions également chez nous une soirée musicale consacrée à l'écoute de la passion selon St Mathieu de J. S. Bach. Pour améliorer ma sono, je plaçais alors un haut-parleur supplémentaire dans le conduit de la cheminée. Nous n'avions pratiquement pas d'amis iraniens, hormis un certain Mechkati. Ce dernier, à peu près de mon âge, travaillait pour une compagnie de transports internationaux et avait épousé une française. Le couple n'avait pas d'enfant. Mechkati était issu d'une famille iranienne fortunée. Il possédait un où deux villages sur les bords de la Caspienne et avait fait des études de cinéma à Paris où il avait rencontre sa femme. Il était bon vivant et un ami loyal. Traditionaliste, il n'avait meublé son appartement dans le centre de la ville que de tapis ! Mechkati était charmant avec nous mais pouvait être brutal. Il nous donna ainsi un jour la démonstration d'une colère à l'iranienne dans la bonne société. Nous passions la soirée chez un de ses cousins, un metteur en scène de cinéma qui commençait à être connu. Il y avait là une dizaine de personnes. Soudain, la conversation prit un tour aigre et Mechakati, s'estimant insulté, baissa son pantalon, montra son postérieur à son cousin et s'en fut avec sa femme sans dire un mot ! J'avais développé de bonnes relations de travail avec un certain Amir Oveida, alors directeur adjoint pour les affaires sociales de la NIOC (Compagnie pétrolière nationale iranienne). Amir avait fait, comme un certain nombre d'iraniens fortunés de sa génération, des études supérieures à Paris et aimait la France. Il était gourmet et me fit découvrir une spécialité locale excellente : des gousses d'ail confites dans du vinaigre ; il était également bon vivant et nous passâmes quelques bonnes soirées chez lui. (Amir Oveida devait ultérieurement être pendant plusieurs années premier ministre du Shah. Après la révolution Khomeiniste, il fut incarcéré, torturé et finalement mis à mort). Ma femme, de son côté, fut peu heureuse à Téhéran, malgré une maison confortable et une vie sociale relativement agréable. Elle se plaignait de ce que le pays ne correspondait pas à ce qu'on lui en avait dit ou, peut-être, à ce qu'elle en avait rêvé ! Il y faisait une chaleur écrasante une grande partie de l'année qu'elle avait peine à supporter. La capitale dont elle ne sortait que trop rarement, était sale, pas très jolie et peu hospitalière. Les domestiques iraniens, peu fiables et parfois voleurs, étaient une source de problèmes constants.
7) Journaliste à Téhéran En tant que directeur du bureau de l'AFP et correspondant de presse, mes tâches étaient multiples. Je devais en effet "couvrir" l'actualité iranienne, veiller à la bonne réception au bureau du service de nouvelles de l'AFP par radio-télescripteur, superviser la confection et la diffusion d'un bulletin quotidien de nouvelles, veiller à l'encaissement des abonnements des clients de l'AFP et m'occuper de toute la partie administrative et commerciale du bureau (contact avec les clients, recrutement du personnel, payement des factures et des salaires, comptes à envoyer mensuellement à Paris etc). La réception du service de nouvelles de l'AFP, émis depuis Paris sur ondes courtes, nécessitait : une grande antenne (installée sur la terrasse de la maison) ; un gros poste de radio à quartz ; un convertisseur de signaux radio en impulsions électriques ; et enfin un télescripteur qui, actionné par les impulsions électriques, imprimait le service de nouvelles. Les émissions de l'AFP/Paris n’étaient pas continues ; elles avaient lieu de jour et de nuit sur des fréquences différentes. Aussi il était nécessaire d'avoir, de nuit, un employé iranien pour veiller aux changements de fréquence et à l'alimentation correcte en papier du télescripteur. Lorsqu'un des appareils tombait en panne, j'essayais de mettre la main sur notre technicien à temps partiel qui avait un job régulier à aéroport distant d'une dizaine de kilomètres ! Et lorsqu'il s'avérait impossible de remettre rapidement en état les appareils de réception, force était de demander au plus gros journal de Téhéran où au ministère de l'information, tous deux des clients de l'AFP qui avaient leurs propres appareils de réception, de me faire tenir une copie des nouvelles qu'il recevait ! A charge de revanche, bien entendu ! Le
service de nouvelles de l'AFP me permettait de me tenir au courant de actualité
mondiale, ce qui est un "must" pour un journaliste. Il servait d'autre part à
Mme Navai, la secrétaire du bureau, pour confectionner dans la matinée douze
exemplaires d'un bulletin résumant les principales nouvelles mondiales. Ce
faible "tirage" était dû à une législation locale qui nous interdisait de
recourir à des procédés de reproduction tels que la Roneo*. Force nous était
donc de nous contenter d'une machine à écrire qui ne pouvait guère accepter plus
de douze pages à la fois alternées avec des carbones. Inutile de dire que malgré
la forte frappe de Mme Navai, les derniers exemplaires étaient parfois
difficiles à lire. Mais nos clients, essentiellement des ambassades et des
petits journaux, n'ayant pas d'autres moyens d'information, étaient bien obligés
de s'en contenter. Les bulletins étaient distribués à vélomoteur par Hossein, le
coursier du bureau depuis des années. Hossein était également chargé d'encaisser
les abonnements des clients du bulletin qui payaient souvent en liquide. La tâche de correspondant à Téhéran n’était pas toujours facile. D'abord parce que c’était dans un pays où la presse ne jouissait que d'une liberté fort limitée et parce que la publication de communiqués de presse et la tenue de conférences de presse étaient fort rares. Ensuite, en raison des limites découlant de ma connaissance restreinte du farsi, la langue du pays. J'en savais assez pour prendre un taxi, commander un repas dans un restaurant, faire quelques achats dans un magasin etc, mais pas assez pour avoir une conversation. Azizi qui faisait fonction de traducteur était ainsi de la plus grande utilité. J'avais parfois le sentiment invérifiable que ses traductions laissaient à désirer. Il passait quotidiennes deux fois au bureau et me rapportait quelques potins et me disait ce qu'il y avait d'intéressant, selon lui, dans les journaux du jour. Heureusement pour moi, la classe dirigeante iranienne parlait soit le français, soit l'anglais, ce qui fait que je pouvais souvent me débrouiller sans lui. A mon grand regret, le Shah qui parlait s'exprimait couramment en français et en anglais, ne m'accorda jamais d'entrevue. Il lui arrivait pourtant de recevoir des envoyés spéciaux venus de l'étranger. Le Shah donnait parfois une conférence de presse mais pour les seuls journalistes iraniens. Ceux-ci devaient obligatoirement y assister en habits. Alors, je louais un habit pour Azizi et attendais son compte rendu ! L'ostracisme dont je me sentais l'objet était sans doute dû au fait que j'appartenais à une catégorie à part : j’étais en effet le seul journaliste étranger en poste à Téhéran et, de surcroît, je ne parlais pas le farsi. Lorsque je pris la direction du bureau de l'AFP, mon prédécesseur me fit savoir qu'il avait coutume de travailler en collaboration avec le correspondant de l'agence américaine UPI et m'incita à suivre son exemple. Ce correspondant était un garçon intelligent, fort débrouillard et généralement très bien renseigné. Il habitait à plusieurs kilomètres du centre de la capitale dans les beaux quartiers de Chimran. De sa piscine, il pouvait téléphoner à ses contacts, donc obtenir des informations ; mais l'envoi de ces informations lui posait un problème, vu la nécessité de faire porter le plus rapidement possible ses télégrammes de presse à la Poste Centrale de Téhéran. Aussi avait-il conclu un arrangement avec mon prédécesseur : il lui téléphonait ses télégrammes de presse et l'autorisait à s'en "inspirer", à charge pour lui de les porter en priorité à la Poste Centrale. Les deux compères y trouvaient leur compte : l'un gagnait un temps ultra précieux et l'autre obtenait les informations de son concurrent. Inutile de dire que je mis fin rapidement à cette solution de facilité contraire à l'éthique et dangereuse. Ce qui bien évidemment compliqua ma tâche. Je dus en conséquence payer davantage de ma personne et m'efforcer de développer mes contacts tant du côté iranien, ce qui n’était pas aisé, que du côté des ambassades et sociétés étrangères représentées à Téhéran. J'établissais entre autre un contact régulier avec les services de l'attaché militaire français, non pas pour échanger des informations précises mais pour confronter nos estimations de l'évolution de la situation en Iran. Cet échange était utile pour les deux parties, chacune ayant des moyens d'information différents. Lorsque j'avais pris contact avec la direction de l'AFP à Paris avant de me rendre à Téhéran, il m'avait été recommande de veiller à ne pas dépasser les crédits alloués au bureau. "Ne faites que des télégrammes brefs, m'avait dit une des huiles de l’AFP, et n'envoyez que des nouvelles vraiment intéressantes." J'eus le tort de prendre ces remarques au pied de la lettre. Un an et demi après mon arrivée à Téhéran, je fus invité par la compagnie Iran Air à inaugurer sa nouvelle ligne Téhéran/Paris/Bruxelles. J'en profitais pour rendre visite au Président Directeur Général de l'AFP, Jean Marin. Celui-ci me reçut comme un chien dans un jeu de quilles : "Vous ne travaillez pas beaucoup à Téhéran et votre couverture du mariage du Shah avec Farah Diba nous a causé de grandes difficultés", me dit-il. J’étais atterré. Je lui rappelais les consignes d'économie reçues avant de prendre mon poste. Mais il continua en me reprochant de n'avoir pas fait état dans mes dépêches de rumeurs qui avaient trouvé un écho dans la presse française, selon lesquelles le mécontentement grandissait en Iran. Je rétorquais que la situation en Iran était calme et que l'agence aurait pu m'informer de ces rumeurs et me demander une mise au point. En ce qui concerne le mariage du Shah, je rappelais que j'avais été le premier à l'annoncer et qu'ensuite j'avais été confronté à un double problème : d'une part, la cour était assez discrète sur la manière dont la journée du mariage allait se dérouler ; il était évident de l'autre que, vu leur capacité de transmission limitée, les PTT iraniens allaient être dans l'incapacité, le jour du mariage, d'envoyer toute les copies des nombreux journalistes attendus. Aussi, comme mes confrères, je pris le parti d'envoyer au siège une "advance story" pour diffusion à mon signal. Le jour du mariage, les choses se déroulant d'une manière sensiblement différente de celle que j'avais décrite, je décidais par souci de vérité, d'annuler mon "advance story". Je procédais alors à une couverture des événements "en temps réel", espérant que les PTT iraniennes pourraient écouler ma copie sans trop de retard. Et je créais ainsi une grande confusion au siège. Jean Marin fit peu de cas de mon souci de vérité, affirmant même que pour ce genre d'histoires la concierge du coin était guère regardante ! De retour à Téhéran, je jurai d'effacer l'impression de paresse que j'avais pu donner au siège. Je décidai de ne plus respecter mes limitations budgétaires et j'étoffais ma couverture de la situation en Iran. Quelques semaines plus tard, je recevais une lettre personnelle de Jean Marin me disant en gros : "Je note que vous avez tenu compte de mes remarques. Merci de votre travail !" (Mon retour à Téhéran après l'entrevue avec Jean Marin fut rocambolesque ! J'avais réservé mon passage sur l'avion régulier d'Iran Air au départ de Bruxelles et j'eus la surprise de découvrir lorsque je montais à bord, que j’étais l'unique passager. L'hôtesse m'expliqua que l'avion allait faire le plein de passagers à l'escale de Paris. Effectivement à Orly, un important groupe s'avança vers l'appareil. Un homme s'en détacha et monta à bord où il parut surpris de m'y trouver. "Que faites vous là ?", me demanda t’il avant de préciser que l'avion avait été affrété pour le transport à Abadan, au sud de l'Iran, d'équipages de pétroliers français. Après discussion, il m'autorisa à rester à bord, précisant que j'y étais désormais "l'invité de la Compagnie française des Pétroles !"Le vol me parut très court : mes compagnons de voyages s'avérèrent très agréables et le whisky assez bon. J'eus la chance de pouvoir débarquer à Téhéran, le pilote devant faire le plein de carburant avant de gagner Abadan. Les autorités iraniennes, très pointilleuses et surveillant étroitement la presse, n’étaient pas sans me créer des difficultés. Le ministre des affaires étrangères me fit un jour une scène, menaçant de fermer le bureau de l'AFP et de m'expulser. Tout cela parce que l'agence avait diffusé des rumeurs circulant avec insistance à Beyrouth - et aussitôt démenties par mes soins après avoir interrogé le premier ministre - selon lesquelles le Shah et sa famille auraient été massacrés le matin même dans leur palais ! Je fis connaissance par ailleurs d'une censure qui ne voulait pas s'avouer. A l'approche d'élections législatives "contrôlées", une fraction de la gauche iranienne, hors la loi depuis la chute de Mossadegh, tenta de se manifester. Elle organisa sous une vague étiquette politique trois réunions publiques auxquelles j'assistais. Selon mon estimation, la première réunion attira quelque 5.000 personnes, la seconde 10.000 environ et la troisième (et dernière) 20.000. Mes dépêches rendant compte des deux première réunions furent transmises par les PTT iraniennes sans encombres. Celle ayant trait à la dernière réunion resta bloquée à la Poste Centrale à la suite, me dit-on, d'une panne des circuits avec étranger Après une heure d'attente, un employé me prit à part et me suggéra d'appeler le numéro de téléphone inscrit sur un bout de papier qu'il me tendit. Je composais le numéro et, à ma surprise, ce fut le général Pakravan, le directeur de la Savak que chacun craignait, qui me répondit : "Bonjour, Michau. Que puis-je pour vous ?". Je lui exposai mon problème. Il me demanda alors de lui lire ma dépêches (qu'il connaissait sans doute déjà par coeur !) et me dit : "Vous faites état de 20.000 participants à cette réunion. Les avez vous comptés ?" S'ensuivit une discussion de marchand de tapis qui s'acheva par un accord pour remplacer "20.000" par "plus de 15.000". Je modifiais en conséquence mes dépêches que les PTT acheminèrent aussitôt, la panne de transmission ayant disparu comme par enchantement ! (Le Général Pakravan qui coiffait la Savak, célèbre pour ses brutalités et ses cruautés, était un homme cultivé d'apparence aimable. Il parlait un français choisi ; sa mère iranienne, écrivain de langue française, avait été couronnée par l'Académie Française. Il fut liquidé après la révolution khomeiniste.) La
naissance du premier enfant de l'impératrice Farah fut également, pour moi,
l'occasion de difficultés et de quelques sueurs froides. On en attendait la
naissance d'un jour à l'autre et, ce soir là, je dînais à la table de
l'ambassadeur de France. C’était le printemps, la température était clémente et
les fenêtres de la salle à manger étaient ouvertes. Soudain, le canon commença à
tonner : un coup, deux coups, trois coups, etc. Tout le monde se regarda d'un
air entendu : c’était le début des 21 coups de canons annonçant la naissance de
l'enfant impérial. Je pris congé, gagnais le bureau, rédigeais une dépêche et
allais la remettre aux PTT lorsqu'Azizi auquel j'avais demandé d'obtenir des
détails, me fit savoir que la cour démentait la nouvelle de la naissance. Il
s’avéra que les explosions entendues étaient celles d'un feu d'artifice marquant
la fin d'une exposition commerciale allemande à Téhéran ! Le jour de la
naissance, je fus l'un des premiers à porter à la poste mon télégramme
l’annonçant Il ne fut expédié qu’après un certain délai, peut-être, me dit-on,
parce que certains journalistes avaient versé des bakchichs pour que leurs
copies, même tardives, partent les premières ! La même chose se produisit avec
l'envoi en bellino* d'une photo du nouveau-né demandée par Paris. Les ambassades françaises à étranger peuvent également mettre quelques bâtons dans les roues des correspondants de l'AFP. La France avait organisé à Téhéran une exposition commerciale et de matériel militaire. La veille de son inauguration, j'allais à l'aéroport pour l’arrivée de l'ancien premier ministre Antoine Pinay et apprenais qu'un hélicoptère militaire français de démonstration venait de s'écraser sans faire de victimes avec la femme de l'attaché militaire à bord. Sur le chemin du retour, le hasard voulu qu’à un feu rouge, je me trouvais à côté de la voiture de cette dame. Elle était fort pâle. M'ayant reconnu, elle abaissa sa vitre et me dit qu'elle avait eu très peur mais qu’elle n’était pas blessée. A l'ambassade de France où je me rendis ensuite, on me pria très fermement, sur ordre de l'ambassadeur, de ne pas diffuser la nouvelle du fâcheux accident survenu à la veille de l'inauguration de l'exposition par le Shah et Mr Antoine Pinay ! Au cours de mon séjour à Téhéran, je découvris que certains des journalistes français envoyés en reportage en Iran n’étaient pas toujours des plus objectifs. Et pourtant, dès qu'ils arrivaient à Téhéran, leur première visite était pour le correspondant de l'AFP. Les journaux pour lesquels ils travaillaient étant abonnés au service de nouvelles de l'AFP, ils s'estimaient en droit d'obtenir du correspondant de l'AFP un briefing sur la situation du pays et éventuellement son aide. Obligation à la quelle je me soumettais de bonne grâce, surtout quand mon interlocuteur était sympathique. L'un d'entre eux, qui avait conquis ses galons de grand reporter lors de la guerre d'Indochine, débarqua ainsi dans mon bureau. Je lui offris un whisky et lui fis un long exposé sur la situation en Iran qu'apparemment il apprécia. Une semaine, plus tard, à la veille de son départ, il m'invita à dîner et à l'issue du repas nous primes un dernier verre dans sa chambre d'hôtel. Là, il me montra l'article qu'il s'apprêtait à envoyer à son journal, un article qui commençait à peu près en ces termes : "De gros nuages noirs s'accumulent au dessus de Téhéran où le mécontentement gronde." Voyant mon air abasourdi, il éclata de rire : "Je sais", me dit-il, "le pays est calme. Mais, que veux-tu, il faut que je justifie mon envoi ici ; il faut aussi pour mon avenir que je fasse la première page de mon journal". Et comme je lui faisais valoir qu'avec un tel article, il ne pouvait espérer obtenir un nouveau visa pour l'Iran, il s'exclama : "Cela m'est bien égal. Il y a tant d'autres pays à visiter !" Je lui sus gré au moins d'une franchise que d'autres n'ont pas toujours. Mes activités professionnelles m'amenèrent à faire quelques voyages fort intéressants en Iran et à visiter quelques sites célèbres : Ispahan, ses magnifiques mosquées, son petit palais gracieux aux étroites colonnes qui se mirent dans une pièce d'eau, sa petite mosquée dont on peut faire osciller un de ses deux minarets en le secouant à sa base ; Shiraz et surtout non loin de la ville des poètes et du vin, Persépolis avec ses ruines étonnantes du magnifique palais de Cyrus le Grand que j'admirais à l'occasion d'une visite officielle de la reine d'Angleterre ; Abadan et sa raffinerie de pétrole, à l'époque la plus grande du monde ; Tabriz, la capitale de l'Azerbaïdjan ; enfin les bords de la Caspienne, avec ses rizières, pêcheries d'esturgeons, conserveries de caviar et belles villas parfois décrépies. Ces déplacements, pour la plupart en avion, me firent découvrir la multiplicité des aspects du pays. Il
me fut donné toutefois de voyager en train pour me rendre, à l'occasion de
déplacements du Shah, à Rasht sur les bords de la mer Caspienne et à Abadan sur
le golfe Persique. Le trajet entre Téhéran et Abadan était fort long - toute une
nuit et une grande partie du jour suivant - et monotone en raison des vastes
étendues désertiques qu'il faut traverser. Par contre le trajet entre la
capitale et la Caspienne est étonnant. Quittant Téhéran, le train remonte une
succession de vallées et de plateaux avant d'atteindre un col élevé et d'amorcer
sa descente sur l'autre versant du massif de l'Elbrouz qui domine la Caspienne
de ses quelques 5.670 mètres d'altitude. Ce versant nord, rocheux et très
abrupt, a contraint les constructeurs à des prouesses techniques, au prix
d'ailleurs de lourds sacrifices humains. Passé le col, la voie ferrée s'enroule
littéralement autour de la montagne où elle pénètre dans un lacis de tunnels pour
ressortir un peu plus loin, un peu plus bas. Du wagon, la vue est spectaculaire
: j'avais l'impression de cheminer dans un vaste fromage de gruyère ! Au fur et
à mesure que le train perdait en altitude, la végétation devenait luxuriante. Ce
versant de l'Elbrouz est en effet assez pluvieux et jouit d'un climat
subtropical.
8) Séjours à Beyrouth Le directeur du bureau de Beyrouth ayant été appelé à faire un séjour prolongé en Égypte, la direction de l'AFP me demanda d'aller le remplacer pendant un mois. Nous étions au printemps, tout était alors calme en Iran et Azizi avait accepté, en cas d'urgence, d'envoyer de brèves dépêches au siège de Beyrouth qui était alors un havre de paix, une belle ville sur la Méditerranée, fort active et très agréable. Mon travail au bureau de Beyrouth était des plus simples et me laissait pas mal de temps libre ce dont je profitais pour découvrir la ville. En fait, je n'avais guère à enquêter car le plus clair de la tâche que l'on m'avait assignée consistait à envoyer deux fois par jour au siège un bulletin d'informations composé d'extraits de la presse locale, de nouvelles provenant de l’écoute des radios des pays arabes voisins et des dépêches reçues de correspondants dans le pays et en Jordanie. Je retournais à Beyrouth ultérieurement une seconde fois pour une conférence des directeurs des bureaux de l'AFP au Moyen Orient organisée à l'occasion de l'inauguration du nouveau bureau de l'AFP à Beyrouth. On n'avait pas lésiné pour faire de ce bureau un "showpiece". Il occupait le dernier étage d'un grand immeuble moderne du centre et de ses fenêtres, on avait une vue magnifique sur la cité et ses environs. Une jeune décoratrice syrienne avait participé à l'agencement fort réussi du nouveau bureau. Elle s'appelait May Saba, parlait français, était arabe, célibataire, catholique mais avant tout artiste. Nous devînmes amis. Mon second séjour à Beyrouth s'acheva par une visite du site archéologique de Balbeck dans la vallée de la Bekaa, une ancienne cite phénicienne que les romains colonisèrent.
Deux incidents marquèrent mes Séjours à Beyrouth. Le premier fut le vol de mon
alliance ! J'avais du l'enlever de mon doigt, ce dernier ayant fortement gonflé
sous l'effet de la chaleur humide ambiante. Lorsque je voulus la remettre, elle
avait disparu de la poche du veston laissé à hôtel ! Le second fut plus risqué.
Le Boeing 707, l'un des premiers longs courriers à réaction, que je pris à la
fin de mon second séjour pour regagner Téhéran, eut un sérieux ennui. Peu après le
décollage de Beyrouth qui se fait toujours en direction de la mer afin d'éviter
les hautes collines à l'est de la ville, le pilote annonça en effet que, suite à
un "incident technique", nous allions regagner Beyrouth. Il ajouta qu’à titre de
précaution, il allait, dans un premier temps, larguer une partie du carburant
embarqué. Bientôt, deux colonnes de kérosène vaporisé s'échappèrent en dessous
des ailes de chaque côté de l'appareil. Nous fîmes demi-tour. Le pilote nous
indiqua alors que le train d'atterrissage était bloqué, à moitié rentré, en
raison d'un défaut du système hydraulique. Il évoqua la possibilité d'un
amerrissage, demanda aux passagers d'enlever leurs chaussures et de redresser
leurs sièges, puis les autorisa à fumer une dernière cigarette ! Un silence
pesant s'établit dans la cabine. Finalement, deux membres de l'équipage armés
d'une grande manivelle parvinrent à abaisser le train d'atterrissage et le
pilote décida de tenter de se poser sur aéroport de Beyrouth. L'atterrissage fut
brutal, le pilote ayant cabré l'appareil pour le cas où le train d'atterrissage
n'aurait pas été bien verrouillé. Lorsque l'avion s'immobilisa en bout de piste
au milieu des voitures de pompiers et des ambulances, ce fut un véritable délire
: les passagers explosèrent littéralement, riant, pleurant, se jetant dans les
bras des uns des autres ! Pendant quelques instants, toutes notions de race, de
langue, de religion, de rang social furent abolies.
9) Nomination à Saigon et vacances en France Fin juin 1959, une lettre de la direction annonça, à ma grande surprise, que je venais être nommé directeur du bureau régional de Saigon. Il y était précisé que l'agence allait me racheter mon mobilier et ne transporterait au Vietnam que mes effets personnels, la maison du directeur à Saigon étant meublée. Autant cette nomination me fut agréable, autant le rachat de mes meubles, pratique jusqu'alors inconnue à l'AFP, me révolta. Je le fis savoir au siège, tentais de négocier depuis Téhéran et finis par recevoir un télégramme indiquant que ma nomination était suspendue ! Comme j'avais droit à des vacances en France (désormais tous les deux ans au lieu de trois précédemment), je décidais de prendre l'avion pour Paris avec ma femme et les enfants. Les discussions avec la direction de l'AFP sur les conditions de mon éventuel transfert à Saigon durèrent tout un après midi. Elles se déroulèrent avec la participation marginale de l'ancien directeur de Saigon (expulsé par le gouvernement vietnamien) et du journaliste qui avait été pressenti pour me remplacer à Téhéran. Finalement, un compromis fut réalisé : l'agence ne me rachèterait qu'une partie de mon mobilier, le reste étant rapatrié à ses frais à Paris pour y être mis dans un garde-meubles. L'affaire étant réglée et les enfants ayant été mis dans un camp de vacances sur la côté belge, je me rendais à Boulogne-Billancourt pour y prendre possession d'une voiture que la Régie Renault mettait à ma disposition pour la durée de mes vacances à titre de remerciement pour services rendus lors de l'exposition commerciale française de Téhéran. Et je partis avec ma femme pour un grand tour dans le sud et l'est de la France qui fut émaillé de visites familiales en Corrèze et à Nice, et à mes anciens camarades de Linz à Langres dont l'un était devenu maire de la ville. Nous récupérâmes les enfants et passâmes quelques jours à Bruxelles chez ma belle-mère, puis deux semaines fort agréables en famille en Seine et Marne. Courant août, je repartais seul pour Téhéran, car il avait été convenu que ma femme et les enfants me rejoindraient à Saigon à la fin septembre, à temps pour la rentrée scolaire. Je restais une semaine à Téhéran pour superviser notre déménagement, présenter mon successeur et faire mes adieux à l'occasion de dîners, réceptions etc. La marque d'amitié qui me toucha le plus fut l'invitation d'un vieux maître d’hôtel arménien à prendre une collation à son domicile. Nous étions devenus amis au travers de mes activités professionnelles. Au moment de le quitter, il me fit cadeau avec émotion d'une ancienne coupe iranienne vernissée, de couleur bleue vert et ornée d'un dessin géométrique noir. Je chéri ce vase et le lien toujours présent qu'il évoque.
Simon Michau - 2005
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